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TOME 0. Apocalypse locale ordinaire-moyenne

Chapitre 0. Une collection d'exploits insignifiants

Épisode 1. L'exploit de Jaesne

L’appareillage cognitif de Jaesne se réactive à la suite d’un trop court cycle de récupération. Elle se remet en marche péniblement, son enveloppe corporelle disharmonieuse ne lui facilitant pas particulièrement la tâche. La durée de l’épisode de veille précédent, ainsi que les effets secondaires de la consommation d’un psychotrope synthétique classe trois, lui infligent la désagréable et persistante fatigue habituelle. « Je crois souffrir déjà bien plus que nécessaire ! », pense Jaesne en cherchant son instrument de communication et de traitement de l’information. « L’égarai-je encore en quelques lieu improbable... ? » se demande-t-elle, espérant que non. Après un moment d’errance semi-dirigée, Jaesne trouve l’instrument, jeté sommairement à l’entrée de son unité de logement. Elle entre lentement les paramètres nécessaires à la communication avec son amie Danaë, qui répond immédiatement. Jaesne lui explique alors, avec enthousiasme et force détails, la manière dont elle fit la connaissance intime « entièrement glorieuse » d’un TYPE 0. Consternée, Danaë tente de l’ébranler en rappelant les risques des contacts rapprochés avec les TYPE 0 et en faisant valoir à quel point leur attitude arrogante de conquérantes impitoyables et « les lueurs fiévreuses qui habitent en permanence leur appareillage sensoriel » pouvaient être troublantes. Jaesne répond que « les contacts rapprochés en valurent la peine, sans compromis ni regrets », et que l’attitude des TYPE 0 « fait partie de l’expérience intégrale et du plaisir retiré ». Avant de terminer la communication, Jaesne précise l’identité du TYPE 0 rencontré. Danaë la connaît bien—trop bien, mais à partir d’un angle complètement différent : « C’est cette collègue plutôt très désagréable. ».

Épisode 2. L'exploit de Jozlee

Jozlee, seule dans l’unité temporaire de logement louée pour sa visite en ville, se prépare à lancer un cycle de récupération à l’échéance duquel elle rencontrera ses clientes pour discuter de leur entente commerciale. Pensive, elle se remémore avec nostalgie l’époque pas si lointaine de l’Institut académique, alors qu’elle apprenait à domestiquer et à entraîner différentes formes de vie inférieures jugées utiles par ses semblables, les membres de l’espèce Émi. Comme cette existence l’exultait, loin de l’ennui des problématiques comptables de son entreprise d’élevage ! Devenue temporairement consciente d’elle-même, elle s’examine et réalise que son enveloppe corporelle lui donne désormais une apparence aux accents résolument cubiques, ce qui confère à son appareillage esthétique une toute autre — et bien moindre — valeur sociale qu’antérieurement. Immergée dans la succession précipitée d’images que son appareillage cognitif fait défiler, elle choisit de s’attarder sur un événement en particulier. Lors d’une fête organisée à l’Institut académique, elle rencontra une collègue étudiante des plus séduisantes qui se spécialisait dans les arts et les sciences militaires. Après quelques actes sommaires de communication, elles firent connaissance intimement et célébrèrent ensemble par une mémorable rafale de contacts rapprochés.

Jozlee émerge de sa rêverie. Inspirée, elle utilise son instrument de communication et de traitement de l’information pour tenter de retracer cette partenaire sans égale, rare, unique. Constatant qu’elles se trouvent dans la même ville, Jozlee annule son cycle de récupération. « Tentons le destin... », déclare-t-elle en reconfigurant son appareillage esthétique d’une maladresse vulgaire, confirmation implicite que sa brève apogée se trouvait loin derrière.

Épisode 3. L'exploit de Junting

Junting termine sa patrouille réglementaire, ce qui met fin à son quart de travail. Elle débarque de son astronef, quitte l’astroport et se dirige vers le transport en commun. Chemin faisant, elle évalue que la transition entre son emploi de pilote corporative et de pilote dans l'escouade d'élite Glaive de feu se passe plutôt bien. Elle se dit que « les exigences de la culture militaire s'avèrent largement supérieures à celles de l'entreprise Fordasa » mais qu'il s'agit d'une promotion intéressante pratiquement sans risque. « Pratiquement », parce que son recrutement survint tout de même à la suite de l’anéantissement de sa prédécesseure, qui se produisit lors d'un incident non spécifié. Depuis la Quasiunification, les missions de combat devinrent « inhabituellement rare ».

Peu après son intégration dans l'escouade, Junting accepta les avances de sa capitaine pour débuter des contacts rapprochés, une liaison d'immédiateté sans attaches et de passion sans interrogations qui persiste jusqu'à maintenant. Junting constate que la clandestinité de cette relation la prive du prestige qu'elle retirerait si sa fréquentation de l'héroïque capitaine de l'escouade Glaive de feu devenait officielle. Par contre, elle comprend qu'il s'agit d'une entente implicite, temporaire, mutuellement avantageuse, qu'il ne faudrait pas ruiner en compliquant inutilement la situation.

Junting arrive au transport et prend place dans un des modules. En entrant, elle éprouve un précurseur de culpabilité lorsqu’elle repense au fait que les contacts rapprochés avec sa capitaine s'actualisent durant le travail (en épisodes assez courts, toutefois...), quelque part entre deux missions sensiblement moins enivrantes que cette relation excessivement ardente.

Épisode 4. L'exploit de Vinjia

Vinjia ressent une joie de magnitude galactique amplifiée par l'extase d'un contact rapproché particulièrement jouissif qui se termine à l'instant. Ce sentiment éphémère laisse trop rapidement place à un ennui teinté de tristesse. La conjointe de Vinjia, Gufran, reviendra bientôt par le transport en commun; sa partenaire de jeu doit partir incessamment. En quittant l'unité de logement de Vinjia, la partenaire de jeu oriente brièvement son appareillage sensoriel vers elle et la salue sans enthousiasme. Vinjia ne perçoit aucune émotion de sa part, ce qui contraste avec l'ensemble erratique de sensations contraires qu'elle ressent...

Vinjia la perçoit s'éloigner et entrer dans son transport individuel sport de luxe, qu'elle démarre et manie avec toute l'élégance naturelle dont elle sait faire preuve. Vinjia reste là, songeuse, pendant une durée indéterminée; ses impressions s'embrouillent. Percevant son propre reflet dans le port d'observation, elle ressent une grave insatisfaction quant à la puissance de son appareillage esthétique. Son très haut degré de conformité aux standards de beauté ne lui suffit pas. Elle sait qu'« un détail fâcheux gâche la perfection de l'ensemble ». Vinjia craint que ce défaut nuise à son projet — secret, certes, mais de plus en plus élaboré et sérieux — de quitter Gufran pour partir avec sa partenaire de jeu. Elle sent que, en raison du statut élevé de sa partenaire de jeu, celle-ci n'acceptera rien de moins que l'excellence la plus entière.

L'arrivée de Gufran surprend Vinjia et la fait sortir de ses pensées. Elles s'accueillent avec, de part et d'autre, une tiédeur malaisée.

Épisode 5. L'exploit de Korojy

Korojy franchit le seuil qui sépare l’unité de logement de Vinjia et la rue avec une irritation croissante. Elle adopte machinalement le rythme rapide des combattantes entraînées qui ne se laissent pas abattre par la morosité passagère du moment. Korojy sait que sa relation avec Vinjia ne fonctionnera pas longtemps. « Et alors ? », pense-t-elle, « Une simple distraction épicée, comme les autres... ». Comment se nommait, déjà, l’employée corporative un peu lourde et faussement raffinée — mais tout à fait dépravée — dont elle fit la connaissance intime lors du cycle temporel précédent ? « Qu’importe... ! », conclut Korojy.

D’un transport en commun arrêté à quelque distance débarquent des travailleuses de classe moyenne fatiguées qui retournent dans leurs unités de logement en prévision du prochain cycle temporel. Korojy, au moment de les croiser, reçoit les salutations tendues et froides d’une collègue — et rivale.

— Gufran : Capitaine.

— Korojy : Capitaine.

Sans vraiment s’inquiéter, Korojy qualifie toutefois cette rencontre de « mauvaise coïncidence ».

Korojy s’arrête bientôt devant son transport individuel, un modèle semi-prestigieux qui, selon elle, ne rend pas justice à son statut héroïque. Korojy poursuit sa réflexion en démarrant le transport. Que penser des régulières, comme Junting, une des pilotes de son escouade ? « Elle paraît peut-être moins bien, avec son appareillage esthétique configuré en petits pics sombres qui surmontent une protubérance trop large. Mais au moins, Junting comprend : pas d’attentes, pas de demandes, aussi efficace en vol rapproché qu’en contact rapproché. », évalue Korojy. Par contraste, elle sait que l’attitude intrigante de Vinjia dissimule mal l’ennui angoissé des bourgeoises accaparantes...

Fin du TOME 0, Chapitre 0

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