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TOME 0. Apocalypse locale ordinaire-moyenne

Chapitre 1. Une nomenclature de victoires fades

Épisode 1. La fadeur de l’incompétence créative

Quelques cycles temporels plus tard, Jaesne quitte son unité de logement et utilise le transport en commun pour se rendre au travail. Son apparence d’employée corporative se démarque de celle des autres passagères, dont les occupations ne se prêtent pas à un style plus esthétique que pratique. Les efforts de Jaesne — une unité de logement mal située, l’utilisation du transport en commun au lieu d’un transport individuel — lui permettent d’épargner pour « investir » dans une apparence de richesse. Elle croit que cette stratégie explique sa « réussite ». Un sentiment de fierté la fait vibrer, auquel elle attribue les sensations physiologiques inhabituelles qui l’habitent ces temps-ci.

Jaesne arrive au travail en retard et rencontre Palterini, une assistante affectée à son équipe. Jaesne se considère « biogénétiquement supérieure » à sa coengendrée, évoquant avec une sympathie condescendante sa manière approximative de comprendre et de s’exprimer par son appareillage de communication. Jaesne lui détaille ses derniers exploits avec Korojy en laissant des zones grises là où cela l’avantage. Elle demande de garder le secret avec tous les faux-semblants nécessaires mais sait que sa coengendrée répandra une rumeur exagérée qui lui profitera. Jaesne termine la conversation en lui confiant quelques mandats.

Le cycle temporel est avancé lorsque Jaesne débute son travail. Elle improvise quelques actes visibles de présence improductive à la limite du sensationnalisme et délègue sommairement l’essentiel de ses tâches à des assistantes sans supervision. Elle attend que ses collègues, qui la qualifient de « vaillante des vaillantes », soient parties, puis elle retourne dans son unité de logement.

Épisode 2. La fadeur de la force galvaudée

Apparemment, l’Univers engendra Danaë pour qu’elle surmonte tous les obstacles et qu’elle remporte l’ensemble des honneurs sans effort significatif. Issue d’une classe sociale supérieure, riche, indépendante et noble de fortune et d’esprit, elle représente l’incarnation méconnue de la perfection pour l’espèce Émi. Danaë ne rencontra aucun semblant de défi depuis le début de sa scolarisation à l’Institut académique. Aucune de ses semblables ne disposait d’un appareillage cognitif suffisamment puissant et d’assez de temps pour la suivre, et encore moins l’égaler ou même la comprendre. L’entrée dans les forces armées se fit naturellement, en continuité avec la tradition de ses engendreuses. Son intégration dans l’escouade Glaive d’argent se déroula sans événement significatif. La jeune officière gravit maintenant les échelons de la hiérarchie militaire selon les attentes. La capitaine Gufran croit énormément en cette enseigne disciplinée, ambitieuse et efficace.

Danaë prend place dans son astronef de combat, un vaisseau spatial fabriqué par la corporation ÉmIngénierie peu avant la guerre qui se termina avec la Quasiunification. Elle active les différents systèmes en prévision de la première patrouille réglementaire du présent cycle temporel.

Danaë naquit à la mauvaise époque : elle s’ennuie. À quoi sert la valeur lorsque aucune opportunité de la démontrer ne se présente ? À quoi sert le talent dans une structure rigide qui n’admet aucune exception ? À quoi sert la supériorité lorsque personne ne sait la reconnaître ? Danaë, la fabuleuse, mène une existence ordinaire dans un Univers rempli d’individus aussi ennuyeux et prévisibles que limités qui s’efforcent sans succès de la ralentir.

Épisode 3. La fadeur de la gloire arrogante (première partie)

Après la dernière patrouille, les quatre pilotes de l’escouade Glaive d’argent se rendent dans un établissement fréquenté par les membres des classes sociales supérieures avec l’intention de se divertir entre collègues. Alors que ses coéquipières cherchent avidement le lieu de distribution des psychotropes synthétiques, Danaë initie une conversation avec Garteen, une amie rencontrée par hasard.

Nontelas revient la première avec une dose modérée d’un psychotrope synthétique de classe deux. Elle observe longuement Garteen, grande créature au style élégant et précieux, avant d’entrer dans la conversation. La capitaine Gufran, qui voulait faire acte de présence plus pour la forme que le plaisir, se joint aussi à elles.

— Danaë : Encouragées à se comporter en conquérantes, avec au moins dix passe-droits pour chaque infraction commise, elles représentent la parfaite conformité réussie au modèle admiré sans raison valable.

— Garteen : Sans ce statut spécial informel conféré par leurs activités de bateleuses accomplies, elles deviendraient immédiatement des déviantes sans envergure.

— Nontelas : Discutiez-vous des pilotes de l'escouade Glaive de feu?

— Garteen : Je faisais référence aux plus populaires fonctionnaires de la culture rémunérée sans talent, amuseuses publiques de haut niveau.

— Danaë : Le qualificatif s'applique peut-être aussi à certaines membres de l’escouade Glaive de feu...

Les trois autres pilotes reviennent avec d’importantes doses de psychotropes synthétiques.

Gufran les salue, mettant ainsi un terme à sa visite.

— Juscia : Vous partez déjà, capitaine ?

Les pilotes appréciaient, comme toujours, la présence de Gufran à leurs côtés.

— Gufran : Je dois maintenant retourner auprès de ma conjointe.

« Que de décadence... », se dit-elle en sortant.

Épisode 4. La fadeur de la gloire arrogante (seconde partie)

Le temps avance au même rythme que l’état de conscience de trois des quatre pilotes de l’escouade Glaive d’argent, altéré par la consommation intensive de psychotropes synthétiques, se détériore. Des indices évidents de malfonctionnement dans leur appareillage cognitif commencent à se manifester. Elles connaîtront aussi un inconfort physique tangible lors du prochain cycle temporel.

Les cinq membres de l’escouade Glaive de feu, accueillies en héroïnes par les clientes de l’établissement, font une entrée remarquée. Une des pilotes, Junès, aisément repérable par son appareillage esthétique foncé et sa théâtralité démesurée, se fait la porte-étendard du groupe, l’annonçant et insistant sur la présence de Korojy, leur éminente capitaine. La foule débridée les entoure immédiatement. Une certaine Jozlee, qui affirme connaître Korojy, l’aborde compendieusement. La capitaine se débarrasse de l’atterrante créature, l’insultant avec méchanceté au passage.

Cette grotesque démonstration de puissance irrite profondément Risseb, une des pilotes de l’escouade Glaive d’argent connue pour son sérieux aristocratique et, surtout, son sens personnel étroit de la justice. Elle s’indigne alors bruyamment, questionnant la pertinence d’honorer une escouade mais pas l’autre.

— Korojy : Notre popularité vient de notre indiscutable supériorité. Qui, parmi vous, pourrait espérer me surclasser ?

— Risseb : Juscia et Nontelas prouvèrent aussi leur valeur.

— Korojy : Et voilà tout ? Insuffisant, presque insultant; j’anéantirai personnellement quiconque entravera mon passage et, si nécessaire, toute votre escouade par mes seuls moyens !

Personne ne contesta cette position. Les membres d’une escouade rentrèrent dans leurs unités de logement quelque peu démoralisés; les membres de l’autre escouade, en compagnie de jeunes débutantes frivoles.

Épisode 5. La fadeur des ambitions superficielles

Vinjia occupe l’essentiel de son temps à se faire admirer. Dans sa vie professionnelle, elle commercialise son apparence pour divers projets dont la finalité éthique ne l’intéresse aucunement. Dans sa vie privée, son appareillage esthétique déclenche continuellement des réactions favorables mais d’une exténuante et superflue prévisibilité. Vinjia apprit implicitement à infliger de douloureux sévices psychologiques par la simple configuration de son appareillage sensoriel et moteur de manière à communiquer une redoutable indifférence blasée.

La conjointe de Vinjia rentre à l’unité de logement, pensive. Gufran effectue diverses activités de la vie quotidienne sans s’occuper de Vinjia. « Qui croirait que, dans l’Univers, les deux seules personnes que j’aime me considèrent acquise, indigne d’être contemplée ? », s’interroge Vinjia. Cette question en suscite d’autres; elle se demande à quel point les membres de la haute société continueraient de l’envier si elles connaissaient la teneur véritable de son enveloppe corporelle et de sa personnalité.

— Vinjia : Votre attitude distante m’afflige.

— Gufran : Il ne s’agit pas de vous.

— Vinjia : Je voudrais comprendre.

— Gufran : La décadence de mes collègues me trouble. Je réfléchis sur la situation suivante : comment Korojy, bien qu’elle vieillisse, obtient-elle des contacts rapprochés d’individus se situant toujours dans le même intervalle d'âge qu’auparavant ? Elle fait sûrement valoir sa prestigieuse réputation auprès de la jeunesse impressionnable et assoiffée de gloire vicariante pour arriver à ses fins. Quelle profiteuse.

Un malaise rageur envahit Vinjia. Elle le dissimule en une perplexité désintéressée, ce qui anéantit toute possibilité de conversation. Déçue, Gufran se retire pour préparer son cycle de récupération.

Fin du TOME 0, Chapitre 1

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