Star Scrap







Star Stat : La Colère de Khen




Introduction


Star Stat, c'est en quelque sorte une parodie de Star Trek. Sauf que, dans le vaisseau, ce sont des psychologues qui commandent. Les statistiques... opérations mathématiques ultimes vers la connaissance. Ce sont les aventures du vaisseau l'ANOVA (STT12239A). Sa mission... recueillir des données et les analyser afin d'améliorer la compréhension du comportement humain (p < .05).



Épisode I


C'était un jour (ou une nuit, enfin... un quart de travail, disons) comme les autres dans le vide intergalactique. Au poste de commandement du vaisseau l'ANOVA, il ne se passait pas grand-chose. Les membres de l'équipage vaquaient à leurs occupations, plus ou moins motivés par un travail généralement ennuyeux. Le capitaine Kirk, évaché dans son siège, lisait un antique livre de statistiques par pur intérêt historique. En effet, ledit livre avait été écrit par un de ses ancêtres (Kirk, 1995). Près de lui, l'officière aux opérations (ci-après Ops.) Howell portait un casque d'écoute et jasait avec on-ne-sait-qui tout en pilotant, peu connaissante des études sur la cognition qui recommandaient d'éviter ce genre d'activité, surtout en situation de pilotage d'un dispendieux vaisseau payé à même les fonds publics. Elle n'était toutefois pas la seule à perdre son temps. L'officier tactique (ci-après Tac.) Pearson essayait de garder son sérieux. En dépit de ses efforts, ses expressions faciales dissimulaient mal le fait qu'il passait le plus clair de son temps à jouer à des jeux vidéo. Malgré tout, quelques personnes travaillaient, sur ce vaisseau (heureusement). L'officière scientifique (ci-après Sci.) Fisher s'évertuait à compiler des données passablement inutiles, tandis que l'ingénieure (ci-après Ing.) Mann-Whitney réparait une machine dont la fonction principale était de se briser à répétition, au plus mauvais moment possible.

Une jeune officière sans nom entra dans le poste de commandement, portant avec elle un bloc-notes.

- Officière : Capitaine ?
- Cap. Kirk : Oui ?

Il se leva et marcha vers elle, histoire de se réveiller. Cela fut difficile : le chapitre sur les plans factoriels qu'il lisait provoquait chez lui le même effet qu'une dose massive de somnifère.

- Officière : Je viens vous apporter un rapport.
- Cap. Kirk : Bien...

L'officier tactique Pearson prit une pause dans sa conquête de l'univers simulée, et vint les rejoindre. L'officière sans nom commença à leur donner des détails, mais Pearson et Kirk n'écoutaient pas. En fait, ils ne comprenaient rien.

- Officière : Les régressions dérivées de nos données de fonctionnement psychophysique semblent indiquer que la formalisation des processus ordinés de cartographie microgalactique progresse linéairement.
- Cap. Kirk : Voyons voir.

Kirk voulut, en inquisiteur scientifique rigoureux, vérifier les résultats par lui-même. Ne trouvant pas de valeur p sur la première page, il fronça les sourcils. L'officière arrêta momentanément de parler. Pearson et Kirk approchèrent l'officière chacun de leur côté. Elle remarqua qu'ils regardaient tous deux à un endroit «stratégique», qui se trouvait à un angle légèrement différent de celui du document qu'elle leur avait remis.

- Cap. Kirk : Elle a de belles courbes... psychométriques. Ne trouvez-vous pas, Pearson ?
- Tac. Pearson : Certainement, capitaine.
- Officière : Vous le pensez réellement ?

Les autres membres de l'équipage, qui avaient entendu malgré leur apparent état de distraction, se retournèrent vers Kirk, le regardant d'un air désapprobateur. Ils et elles souhaitaient lui signifier que de tels propos étaient répréhensibles dans un monde (relativement) égalitaire. L'officière sans nom, par contre, percevait les choses différemment. Elle retourna son bloc-notes vers les autres membres de l'équipage. Ils et elles constatèrent que, effectivement, l'officière sans nom avait dessiné de très jolies fonctions en forme de «S». «Oui, elle est douée», pensa l'officière scientifique Fisher qui, maintes fois, avait échoué des dessins du même type pour la plus grande frustration de son esprit perfectionniste.

- Officière : Ce sont les toutes dernières sorties statistiques. Nous en sommes à la septième itération, et devrions en arriver à la convergence sous peu, d'après nos plus récentes modélisations.
- Cap. Kirk : Bien. Tenez-nous au courant.
- Tac. Pearson : Oui, et revenez nous voir avec de nouvelles données !

L'officière remit définitivement le bloc-notes au capitaine Kirk, et quitta le poste de commandement. Pearson retourna à sa console, l'air joyeux, rempli d'une sorte de bonheur mystique du fait d'avoir vu «d'aussi beaux résultats». Kirk alla se rasseoir, moins convaincu (et encore un peu endormi, précisons-le).

Entre-temps, Howell avait troqué sa conversation sans but contre une autre activité, cette fois-ci gustativo-motrice. Conséquemment, elle tenait le gouvernail de façon très nonchalante, d'une seule main, portant davantage attention à ce qu'elle était en train de boire qu'à l'écran de navigation.

- Tac. Pearson : Excusez mon impertinence, Howell, mais je me suis toujours posé cette question... lorsque vous n'êtes pas aux commandes, ou lorsque vous l'êtes de façon très relative, comme maintenant, qui pilote ?
- Ops. Howell : Euh, bien... personne.
- Cap. Kirk : Justement, Howell, vous devriez vous remettre à piloter plus sérieusement. Le vaisseau a beau flotter dans le vide, la probabilité de frapper quelque chose dépasse néanmoins zéro. Il serait donc bien que vous pilotiez convenablement au lieu de boire cette... cette... au fait, qu'est-ce ?
- Ops. Howell : Du lait à variance homogénéisée, capitaine.

Lorsque Fisher entendit cela, elle se sentit immédiatement dépassée par les événements, dans le sens de «un peu découragée». Cet état affectif ambivalent ne dura pas. En effet, une sonnerie de télécommunication retentit...



Épisode II


Rien de bien notable ne s'était produit dans l'ANOVA depuis un bon moment. Le vaisseau continuait à se promener, sans but, dans l'espace intersidéral, jusqu'à ce qu'une sonnerie retentisse, annonçant par le fait même une télécommunication entrante.

L'officière aux opérations Howell prit l'appel et prononça quelques phrases. Le ton protocolaire employé par Howell donna l'impression au capitaine Kirk que cela devait être important. Une nouvelle mission, peut-être... il serait plus que temps, car il existe des limites, n'est-ce pas, à explorer l'Univers sans avoir de but précis... et dans un vaisseau de la sorte ! L'ANOVA, miracle de l'avant-garde technologique terrienne, méritait mieux que des affectations de routine. Le capitaine Kirk s'indignait devant le vide existentiel qui l'envahissait, secondaire à l'absurdité bureaucratique qui le laissait en plan, dans l'inaction... et il rêvait d'une héroïque mission qui lui demanderait de pousser virilement l'ANOVA au bout de ses possibilités, question de «l'essayer pour de vrai».

- Ops. Howell : Capitaine, c'est l'amiral Cattel.
- Cap. Kirk : Affichez-le à l'écran.

Howell obéit; une feuille de calcul d'un logiciel de traitement de données, vraisemblablement un descendant plus ou moins direct de SPSS, apparut à l'écran. Le capitaine Kirk ne comprit pas tout de suite ce qui venait de se produire. Stupéfait, il hésita longuement, ne sachant pas trop quel ton employer pour débuter la communication. Jamais n'avait-il dû négocier avec un logiciel de traitement de données doté de conscience de soi et d'intelligence. Le capitaine Kirk se dit finalement qu'il valait peut-être mieux laisser le logiciel «parler» en premier. Les autres officier-ère-s du poste de commandement regardèrent aussi l'interlocuteur improbable avec une grave fascination. Un moment de silence s'écoula.

- Sci. Fisher : Howell, vous vous êtes trompée. Vous avez affiché ma saisie de données ultra-confidentielles au lieu de l'amiral.

Quelque peu rouillée par le manque de pratique, et sous l'effet d'un stress soudain, Howell n'avait effectivement pas relayé bon canal sur l'écran de bord. Évidemment, l'amiral Cattel n'était pas une feuille de calcul, dusse-t-elle être d'une intelligence supérieure.

- Ops. Howell : Mille excuses.
- Cap. Kirk : N'ébruitons pas, je vous prie, cet incident au comité d'éthique... déjà que nos activités sont un peu limite...

L'officière aux opérations rectifia rapidement la situation. Enfin, le visage vieux, sérieux et troublé de l'amiral Cattel apparut sur l'écran de bord. Le capitaine Kirk se leva et s'approcha de l'écran.

- Cap. Kirk : Ici l'ANOVA.
- A. Cattel : Capitaine Kirk, nous avons une mission secrète, d'urgence prioritaire totale pour vous. Un de nos officiers, un certain Kendall, a déserté et a volé un prototype de vaisseau expérimental. Vous devez l'intercepter, car la sécurité de la Corporation est en jeu : des résultats de recherche (non publiés !!!) risquent d'être vendus à des firmes privées de statisticien-ne-s, ou peut-être pire encore...

Le capitaine Kirk eut une vague impression de déjà vu, mais la mission présentait un certain défi (ainsi que quelques opportunités de montrer sa bravoure, probablement). Il ne savait pas trop quoi en penser et, finalement, se dit qu'il pourrait se voir offrir une mission plus intéressante s'il attendait encore un peu. Il tenta de faire de l'évitement pour que l'amiral Cattel donne le travail à quelqu'un d'autre. Le capitaine Kirk essaya donc de faire pitié.

- Cap. Kirk : Bien là, euh, amiral, c'est que nous avions commencé un ensemble d'équations structurales, et...

Or, l'amiral Cattel en avait vu d'autres, et la situation était beaucoup plus grave qu'il n'y paraissait. Il donna des explications supplémentaires, car Kirk ne saisissait pas l'étendue des enjeux en cause.

- A. Cattel : Kirk, en plus des dangers pour la sécurité de la Corporation, des données brutes d'une extrême importance ont été volées. Il s'agirait possiblement même des résultats des demandes d'admission aux programmes de l'École de psychologie de l'Université Laval.

Entendant cela, le capitaine Kirk reprit courage. Fort motivé, comme s'il terminait une longue quête vers l'illumination ou venait tout juste d'être adoubé, il s'avança encore un peu vers l'écran, maintenant décidé à accepter la mission. Les autres officier-ère-s du poste de commandement semblaient, pour leur part, très consternés par les tragiques nouvelles de l'amiral Cattel. Ce dernier lança une dernière remarque pour attiser le feu de l'héroïsme qui brûlait le capitaine Kirk (et qui lui occasionnait, de temps à autres, quelques problèmes d'estomac – mais c'était peut-être seulement un excès de stress chronique).

- A. Cattel : Tentez de réduire l'écart à la moyenne de loyauté de cet officier récalcitrant en le raisonnant d'abord. Sinon, éliminez-le entièrement.
- Cap. Kirk : D'accord : nous l'arrêterons ! Il sera régressé vers la moyenne, ou régressé vers l'origine (vers zéro, en fait; par extension, désintégré).
- A. Cattel : Bien. Je vais vous télécharger vos ordres immédiatement.

L'amiral rompit la communication et l'équipage s'empressa de féliciter le capitaine Kirk pour avoir décroché une mission des plus importantes à laquelle ils et elles contribueraient avec fierté et loyauté, surtout que cela leur vaudrait certainement une (peut-être même plusieurs !) publications dans des revues de science galactique fort bien cotées. L'officière scientifique Fisher rêva momentanément de Space Science.

Le capitaine Kirk décida qu'il fallait maintenant se (re)mettre au travail.

- Cap. Kirk : OK, bien, je vais aller chercher le fax.

Il se retourna alors vers l'ingénieure du vaisseau.

- Cap. Kirk : Mann...

L'ingénieure ne se faisait habituellement pas appeler par seulement une partie de son nom. Elle ne se rendit pas compte que quelqu'un l'interpellait.

- Cap. Kirk : Hé, Mann ! Mann-Whitney !
- Ing. Mann-Whitney : Oui, capitaine ?
- Cap. Kirk : Prenez le commandement; je serai absent quelques instants.

Mann-Whitney acquiesça. Le capitaine Kirk se leva et quitta promptement le poste de commandement. L'ingénieure s'assit à la place du capitaine, s'appropriant ainsi symboliquement le pouvoir. En fait, c'était plus que symbolique, car Mann-Whitney aimait le pouvoir. Elle rêvait du jour où elle dirigerait son propre vaisseau. En ce sens, être la commandante temporaire de l'ANOVA la rendait très fière, et elle montrait une sorte de sourire concentré, dévoué, même.

Pendant ce temps, Howell, Pearson et Fisher travaillaient, assis-e-s aux consoles, et discutaient à voix basse.

- Sci. Fisher : C'est inquiétant, ce vol des nouvelles technologies.
- Tac. Pearson : Bah, la technologie, on s'en fout; moi, je me demande surtout comment cela se fait que les résultats des demandes d'admission à l'École de psychologie de l'Université Laval ont été volés.
- Ops. Howell : Oui, et qu'est-ce que de telles informations peuvent bien faire dans un endroit aussi reculé de la galaxie ?
- Tac. Pearson : En tous les cas, on vient de trouver une explication pour les délais de l'annonce des résultats aux candidat-e-s.

Fisher et Howell acquiescèrent.

- Sci. Fisher : Au fait, avez-vous remarqué que Mann-Whitney, lorsqu'elle est aux commandes, a la même expression faciale que lorsque Pearson prépare les systèmes d'armes de l'ANOVA ?
- Ops. Howell : Effectivement, elle a un air [r] de Pearson !
- Tac. Pearson : Ha ha ha ! C'est bien vrai.

Le retour du capitaine dans le poste de commandement mit fin à la joyeuse camaraderie entre les officier-ère-s...



Épisode III


Le capitaine Kirk revint dans le poste de commandement. L’air sérieux et souriant, il portait quelques feuilles brochées – «Tout probablement la version longue des instructions pour la mission», se dit Fisher avec son habituelle perspicacité. Le capitaine Kirk s’arrêta à mi-chemin entre la porte d’entrée et son siège, qui se trouvait au centre du poste de commandement, pour regarder ses papiers. Il se contenta de les balayer du regard, sans plus, avant de se remettre en marche.

L’ingénieure Mann-Whitney assumait le commandement pendant l’absence temporaire de son chef. Elle laissa le siège du capitaine Kirk à son propriétaire et retourna à sa console. Ce faisant, à cause d’un geste maladroit, son badge d’officière, sur lequel était écrit son nom, se détacha et tomba sur le sol. Elle se pencha nonchalamment pour le ramasser.

- Sci. Fisher : Mann-Whitney, il semble que vous veniez de perdre votre identité, je veux dire, votre épinglette.
- Ing. Mann-Whitney : J'ai toujours eu des problèmes d'attachement... avec cette épinglette.

Désormais de retour sur le fauteuil de l’officier en charge du commandement, Kirk et son autorité imposèrent rapidement le silence parmi les officier-ère-s de l’ANOVA. Ils et elles regardèrent leur chef en attendant ses ordres. Il s’adressa à eux et à elles.

- Cap. Kirk : Officier-ère-s ! Comme vous le savez, nous devons intercepter le vaisseau du félon. Voici les parties respectives de vos ordres.

Le capitaine Kirk feuilleta à nouveau les feuilles brochées avant de les diviser en plusieurs paquets. Il les distribua à ses officier-ère-s avant de s’adresser tour à tour à eux et à elles.

- Cap. Kirk : Voici la dernière position connue du vaisseau à intercepter. Howell, programmez une analyse de tendance quadratique vers les coordonnées.
- Ops. Howell : Bien, capitaine. Variables de l'équation en traitement.
- Cap. Kirk : Pearson, voici les statistiques descriptives du vaisseau renégat.

L’officier tactique Pearson acquiesça. À l’aide des informations disponibles, il prépara une analyse de nuées dynamiques («cluster analysis») pour faciliter la reconnaissance du vaisseau à traquer.

- Cap. Kirk : Fisher, je vous confie les données nominales du vaisseau de Kendall que nous cherchons.

Fisher saisit les données à vive allure sur son terminal, puis achemina une copie des informations relatives au vaisseau renégat aux stations de travail de ses collègues.

- Cap. Kirk : Mann-Whitney, préparez l'ANOVA au combat.
- Ing. Mann-Whitney : Tous les systèmes sont prêts. La syntaxe de guerre est programmée et optimisée.
- Ops. Howell : Capitaine, nous sommes prêt-e-s à passer en hyperplan.

Précisons, pour les lecteur-trice-s un brin obsédé-e-s par l’exactitude, la plausibilité technique et le réalisme de Star Stat – dont on se fiche pas mal du côté de la rédaction puisque c’est de la fiction de sous-sol, mais tout de même, nous faisons des efforts pour vous autres, alors soyez reconnaissant-e-s – que l’hyperplan correspond à peu près à l’hyperespace (cf. Star Wars) ou encore au warp speed (cf. Star Trek).

- Cap. Kirk : Quand vous voudrez, Howell.

Les commandes de Howell firent passer l’ANOVA en hyperplan, avec les effets spéciaux typiques d'allongement et tout le reste, suivi d’un bruit apparenté à celui du passage du mur du son (mais en version futuriste, et avec un peu de reverbération). Quelques minutes d’agitation plus tard, l’ANOVA sortit de l’hyperplan.

- Ops. Howell : Nous y sommes. Il y a un contact sur le sensorium du vaisseau.

Question de multiplier les termes techniques afin que le récit ressemble vraiment à une parodie de Star Trek, disons que le sensorium correspond à peu près à ce que les personnes de notre époque nomment un radar.

- Tac. Pearson : En effet; en toute probabilité, ce doit être la cible de notre mission.
- Sci. Fisher : Capitaine, le sensorium indique aussi la présence d’une spatiopathologie dans les environs.
- Ops. Howell : Je crois qu’elles préfèrent être nommées «phénomènes cosmiques inexpliqués».
- Sci. Fisher : Ah ah, mais vous inférez ici la conscience de soi; or, les preuves en ce sens se font rares (…). Le jargon scientifique doit-il se conformer à ce qui est politiquement correct, et…
- Ops. Howell : Oui, hé bien, quoi qu’il en soit, il semblerait qu’un genre de porte transdimensionnelle se trouve dans les environs.
- Tac. Pearson : Voilà qui induit une variabilité importante dans les niveaux d’incertitude utilisés pour calculer les risques du combat…

Songeur, le capitaine Kirk regarda l’écran de bord avec circonspection.



Épisode IV


L’ANOVA s’approchait lentement du vaisseau piraté. Sur son siège, au centre du poste de commandement, le capitaine Kirk hésitait à lancer un appel à l’officier renégat. Il se demandait qui, parmi ses collègues, devrait le faire. Indécis, les questionna.

- Cap. Kirk : Au fait, qui d'entre nous parlera avec ce Kendall ?

Pour Pearson, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute. Il répondit spontanément, inspiré par son respect de la hiérarchie et du protocole.

- Tac. Pearson : En principe, cela devrait être vous, capitaine.

Son chef élabora sur les circonstances l’amenant à s’interroger.

- Cap. Kirk : Je sais, mais la situation est délicate. J'aurais besoin des talents d'un-e clinicien-ne.

Personne n’exprima ne serait-ce qu’un seul gramme d’enthousiasme. Les officier-ère-s se regardèrent silencieusement en ce long moment d'hésitation collective. Le capitaine Kirk en arriva bientôt à une conclusion dramatique.

- Cap. Kirk : Ne me dites pas que vous avez tous-tes fait le Ph.D. orientation recherche ?!
- Ops. Howell : Bien, en fait, capitaine, euh...
- Cap. Kirk : Mais c'est tout à fait impossible ! Nous sommes cinq !

Fisher se sentit interpellée par l’affirmation excessive de l’officier en charge de l’ANOVA. Elle rectifia.

- Sci. Fisher : En vérité, capitaine, la probabilité est de .21.

Sa collègue essaya de rassurer Kirk.

- Ops. Howell : J'ai malgré tout suivi un cours d’habiletés à la communication au baccalauréat.
- Cap. Kirk : Laissez tomber, je vais m'en charger. Howell, communiquez avec le vaisseau du traître.

Elle effectua un appel au nom de son chef. Dans l’autre vaisseau, les personnes chargées de la communication l’acceptèrent vraisemblablement puisque la liaison s’établit bientôt. Dans l’ANOVA, l’unité de communication émit un son; immédiatement après, le capitaine Kirk se leva et s’approcha de l’écran de bord sur lequel une image se précisait; l’écran servirait à nouveau de vidéophone.

- Cap. Kirk : Ici l'ANOVA.

Le capitaine du vaisseau volé lui renvoya calmement sa politesse.

- Kendall : Bonjour Kirk.
- Cap. Kirk : Kendall. Ou devrait-on dire... Khen-Dall !

Kirk lança son affirmation d’une manière accusatrice, comme s’il venait de débusquer Khen-Dall alors qu’il tentait désespérément de s’échapper en se cachant dans les replis obscurs d’une région galactique encore méconnue. Ce n’était pas tout à fait le cas puisque Khen-Dall attendait Kirk et son ANOVA de pied ferme à un endroit peu fréquenté, mais tout à fait à l’intérieur des frontières de la Corporation.

- Khen-Dall : Nous nous retrouvons...

Cette fois-ci, Khen-Dall parlait avec un ton de voix plus sombre, moins enjoué. Il serait raisonnable, cher-ère lecteur-trice, de supposer un antagonisme de l’ordre de l’histoire ancienne entre Kirk et Khen-Dall, car il y en a toujours en de pareilles circonstances, n’est-ce pas. Mais il ne faudrait quand même pas pousser l’audace jusqu’à diluer le concept de Star Stat en une longue série truffée d’explications exhaustives avec des prologues et tout le reste, déjà que c’est présentement plutôt limite d’étirer l’élastique autant avec aussi peu d’idées.

Sans détour ni grande diplomatie, le capitaine Kirk exposa les faits à Khen-Dall.

- Cap. Kirk : Nous savons ce que vous avez fait, et nous sommes mandaté-e-s pour vous arrêter. Rendez-vous immédiatement et préparez-vous à être abordé-e-s.
- Tac. Pearson (tout bas) : Capitaine, il ne fallait pas le lui dire...

Son capitaine lui fit signe de se taire, contrarié; non seulement il n’existait pas de méthode pour aborder un vaisseau sans que cela ne paraisse, mais en plus il s’agissait d’une stratégie assez classique dans les combats spatiaux menés par la Corporation.

Khen-Dall ne se laissa pas impressionner. Il répondit par un rire plus ou moins sincère.

- Khen-Dall : Ah ah ah ! Me rendre ? Mais, mon pauvre Kirk, notre vaisseau, la MANOVA (STT12243A), est bien plus puissant que le vôtre. Il serait peut-être temps de renvoyer l'ANOVA à ses fonctions initiales ou encore de la remiser. Non mais quelle drôle d'idée de voler dans l'espace et de jouer au syndic dans un utilitaire de cuisine en plastique ! HA HA !

Par ses propos, et son rire maintenant franc, Khen-Dall raillait son rival en comparant l’ANOVA à une passoire. En effet, une compagnie spécialisée dans la production de différents accessoires de cuisine vendait présentement un modèle de passoire dont la ressemblance avec l’ANOVA était pour le moins troublante (cf. ci-bas pour une vue aérienne du vaisseau, pas de la passoire, mais en fait le vaisseau n'existe pas vraiment, alors c'est la passoire qui sert de modèle réduit).

Une ressemblance troublante, en effet...

Le capitaine Kirk n’accorda pas vraiment d’importance aux acrobaties de raisonnement analogique auxquelles se livrait Khen-Dall avec humour (un humour pas drôle, s'entend). Cependant, il s’inquiétait pour un autre motif. Il ignorait la puissance (statistique, il va sans dire) réelle de la MANOVA; la possibilité que ce vaisseau expérimental surclasse largement le sien était bien réelle même si l’ANOVA restait invaincue à ce jour. Kirk regarda l’officière scientifique Fisher dans l'espoir d'une contre-preuve ou d'une quelconque réfutation. Pour toute réponse, elle se contenta de hausser les épaules.

Pearson, en entendant les propos de Khen-Dall, n’en crut pas ses oreilles. Au lieu de soutenir son capitaine en réaffirmant la puissance de l’ANOVA et en rappelant l’historique impressionnant, pour ne pas dire glorieux, de ses prouesses techniques, il le désavoua par une remarque d’une incrédulité naïve rarement égalée.

- Tac. Pearson : Quoi ? Cela veut dire que c’est comme l’ANOVA, mais avec une puissance multivariée ! Incroyable; je ne pensais pas qu’on arriverait un jour à multiplier...

Son chef l’interrompit.

- Cap. Kirk : Pearson, la moindre des choses serait de ne pas renforcer le comportement délinquant et vindicatif de Khen-Dall.

Un moment de grande tension entre Kirk et Khen-Dall s’ensuivit. Les deux hommes, dans une scène d'une masculinité éclatante, se regardèrent froidement.

- Cap. Kirk : Peu importe ce que vous dites; la justice triomphera (...) et les étudiant-e-s de l'École de psychologie de l'Université Laval ne seront pas laissé-e-s pour compte !

Avant que l’inspiration soudaine de Kirk ne dégénère en envolée oratoire susceptible d’ébranler ses officier-ère-s, Khen-Dall ordonna de couper la communication. Son adversaire ne s’attendait pas à cela; il ne sut trop comment réagir devant cette tactique peu orthodoxe qui défiait les règles habituelles de l’honneur des combats spatiaux.

Le capitaine Kirk, habité par des sentiments antagonistes, n'était pas trop sûr du résultat réel de cet échange verbal. L’espoir et le doute tentaient, chacun de leur côté, d’influencer l’état mental de Kirk dans leur direction. Alors que son chef évaluait toujours la situation, Pearson brisa les illusions optimistes qu’il entretenait peut-être encore, biaisant légèrement les probabilités en faveur du doute.

- Tac. Pearson : Ce n'est jamais de bon augure de perdre la joute oratoire.

L’officière scientifique voulut plutôt faire la part des choses.

- Sci. Fisher : Compte tenu des circonstances actuelles, où les prétentions de Khen-Dall suggèrent que nous disposons d'un appareillage technique largement inférieur à celui de la MANOVA, vous avez donné une bonne performance, capitaine.

Pendant ce temps, la MANOVA s’éloigna avant d’effectuer un grand virage en U... (un u-turn, calice...).



Épisode V


En communiquant avec la MANOVA, Kirk avait compris que le personnage l’ayant dérobée était un de ses anciens adversaires, un certain Khen-Dall, qui se faisait passer pour un officier de la Corporation en règle nommé Kendall. Pendant qu'il pensait à leurs confrontations passées, Khen-Dall ordonna à son équipage d’attaquer l’ANOVA. La MANOVA effectua un passage rapide et ouvrit le feu. Atteinte par les tirs, la structure de leur vaisseau commença à trembler. Les officier-ère-s de l'ANOVA furent pris par surprise et, à cause de la force du mouvement, perdirent l'équilibre.

- Tac. Pearson : Capitaine Kirk, nous sommes attaqué-e-s !
- Sci. Fisher : Pearson, un peu de rigueur, je vous prie...

L’officier tactique Pearson ne comprit pas la remarque par sa collègue. Celle-ci souhaitait néanmoins apporter une nuance à la fois subtile et fondamentale.

- Sci. Fisher : Voyez plutôt : capitaine, il semble que nous soyions attaqué-e-s.

À cause de la secousse, Le capitaine Kirk était tombé par terre. Il se releva, puis frotta une bosse qui apparaissait sur son crâne avant d’acquiescer à la remarque de Fisher.

- Cap. Kirk : Effectivement.

L’officière aux opérations Howell émit un diagnostic verbal de la situation.

- Ops. Howell : Capitaine, la frappe ennemie ne fut pas significative.
- Cap. Kirk : Bien. Quoiqu'il en soit, je l'ai sentie.
- Sci. Fisher : Cette question appartient davantage domaine empirique qu’à celui des états d’âmes, mais j’avoue l’avoir aussi sentie.

Les officier-ère-s du poste de commandement regardaient maintenant tous-tes le capitaine Kirk. Celui-ci se demandait pourquoi les autres restaient là à le fixer et son cerveau, habituellement prompt, tardait à quitter l’inertie. Fisher fronça les sourcils. Elle commençait à se demander si le capitaine Kirk, lors de sa chute, ne se serait pas par hasard infligé un mauvais traumatisme crânio-cérébral. Bien que ce ne fut pas le cas, un certain temps s’écoula néanmoins avant qu’il ne reprenne entièrement ses esprits.

- Cap. Kirk : Euh... ah oui, c'est vrai. Pearson, préparez un contre-transfert, euh, une contre-attaque. Excusez ce lapsus.
- Ops. Pearson : Engagé.
- Cap. Kirk : Howell, enclenchez les mécanismes de défense.

L’ANOVA disposait de toute une série de ces soi-disant «mécanismes de défense». Cette expression désignait des dispositifs technologiques avancés qui donnaient un avantage stratégique indéniable en situation de combat.

- Ops. Howell : Négation et clivage en cours.

La négation référait à un système supplémentaire de direction qui assistait l’officière aux opérations quand venait le temps d’éviter les attaques ennemies. Le clivage, quant à lui, s’incarnait dans une puce électronique. Celle-ci guidait les canons de l’ANOVA de manière à exploiter des faiblesses structurelles susceptibles de briser les vaisseaux ennemis en plusieurs parties.

Les vaisseaux échangèrent quelques coups de canon. L’ANOVA tangua; il y eut une baisse transitoire de tension électrique dans le poste de commandement tandis que les officier-ère-s perdaient de nouveau l'équilibre. Reposant encore sur son arrière-train après être tombé de son siège, le capitaine Kirk tonna.

- Cap. Kirk : Au rapport !!
- Ing. Mann-Whitney : Nous perdons de la puissance statistique !

Les coups de canon ennemis endommagèrent l’ANOVA.

- Ops. Howell : Cohérence interne, .84.
- Cap. Kirk : Mann-Whitney, changez la distribution d'énergie en mode paramétrique.

Elle s’exécuta avec diligence.

- Ing. Mann-Whitney : La puissance remonte !
- Tac. Pearson : Il faudra cependant faire attention, parce que nous serons plus restreint-e-s dans notre manière d'utiliser notre énergie, avec les postulats de...
- Cap. Kirk : Bah, ce n'est pas grave.

L’officière scientifique se rendit compte que les dommages se concentraient à un endroit particulier de la structure.

- Sci. Fisher : Je crois qu'ils ont touché l'aire pariétale postérieure du vaisseau.

Les dégâts précipitèrent quelques complications aux instruments de l’ANOVA.

- Ops. Howell : Capitaine, le sensorium n'affiche plus rien sur l'hémichamp controlatéral !
- Ing. Mann-Whitney : Je vais compenser avec l'auxiliaire...
- Ops. Howell : Je ne savais pas que nous avions un sensorium auxiliaire.
- Ing. Mann-Whitney : Non, je voulais dire, l'auxiliaire de recherche.
- Sci. Fisher : Dans ce cas, faisons-le scrupuleusement, en suivant la procédure.
- Cap. Kirk : Oui, donc, Mann-Whitney, je vous demande de demander à Howell de demander à l'ordinateur de demander un-e auxiliaire de recherche.
- Ing. Mann-Whitney : Howell...
- Ops. Howell : Oui; un-e auxiliaire de recherche est demandé-e au poste de commandement.

La voix de Howell se fit entendre en écho à travers tout le système de communication interne du vaisseau. Quelques instants plus tard, une personne entra avec des jumelles au style futuriste et alla se poster à côté de Howell. De temps à autres, elle informait Howell de l'état de la situation dans l’angle mort du sensorium, à la manière d'une vigie.

C’est alors que le capitaine Kirk prit soudainement un air philosophique. Il donnait franchement l’impression d’être ailleurs lorsque l’ingénieure du vaisseau l’interpella.

- Ing. Mann-Whitney : Capitaine, à propos de la dernière frappe ennemie...
- Cap. Kirk : Mais... est-ce significatif, cette fois-ci... ?

L’officier en charge de l’ANOVA paraissait un peu trop songeur pour la gravité réelle de la situation.

- Ing. Mann-Whitney : Oui, capitaine… Qui plus est, je crois que la dernière attaque ne fut pas lancée au hasard.
- Tac. Pearson : Ce Khen-Dall connaît peut-être les faiblesses de l’ANOVA… ?
- Sci. Fisher : En vérité, pour dire cela il faudrait qu'ils recommencent le tir un nombre infini de fois, et nous pourrions voir s'ils frappent toujours ce même endroit, du moins en moyenne (plus ou moins 3 écart-types).

Son chef l’aida, par une remarque terre-à-terre (pour un psychologue-chercheur, précisons-le), à revenir à des préoccupations plus empiriques.

- Cap. Kirk : Malheureusement, Fisher, la cohérence interne du vaisseau ne permettrait pas un nombre infini de tirs sans perdre notre structure factorielle.

Elle dut, comme le disent les sportifs, «se rendre à l’évidence».

- Sci. Fisher : C’est exact.

C’est alors que l’officier tactique s’exclama, à la fois stupéfait et inquiet.

- Tac. Pearson : Capitaine, ce n'est pas normal !

Les autres officier-ère-s du poste de commandement s’arrêtèrent. Leurs visages affichèrent un sérieux bien au-delà de la moyenne à laquelle de courageux-ses aventurier-ère-s de l’espace peuvent être habitués.



Épisode VI


À la suite de la dernière fusillade entre les vaisseaux, l’officier tactique Pearson devint soucieux. Il venait tout juste de déclarer que quelque chose n’était pas normal. Un diagnostic d’une telle gravité attira immédiatement l’attention des autres officier-ère-s. Fisher réagit la première.

- Sci. Fisher : Ah non !!! C'est grave.

Kirk, pour sa part, ne comprenait pas. Il pressa le tacticien de s’expliquer.

- Cap. Kirk : Mais que se passe-t-il donc ?

Pearson amena des précisions qui se faisaient attendre.

- Tac. Pearson : Hé bien, moins de nos attaques atteignent leur cible que prévu; notre coefficient de fidélité est à la baisse, et c’est mauvais pour le profil de personnalité de cette mission.
- Cap. Kirk : Hmmm... Continuez à attaquer. Nous n'en sommes qu'au début du combat, et je crois que nous n'avons pas encore fait feu trente fois. Attendons pour être certain-e-s, euh, je veux dire, hors de tout doute raisonnable, bien entendu.
- Tac. Pearson : D’accord.

Pearson lancerait bientôt une nouvelle attaque contre la MANOVA. Fisher lui signala de prendre un temps d’arrêt et de retenir sa main toujours prompte à appuyer sur les boutons déchaînant la fureur des armes de l’engin spatial qui faisait la fierté de la Corporation.

- Sci. Fisher : Attendez, je suis en train d'évaluer leur vaisseau.
- Tac. Pearson : Quel test utilisez-vous ?
- Sci. Fisher : Le WAIS... War Analysis for Interstellar Strike.
- Tac. Pearson : Ah oui ! Il a de bons coefficients métriques, surtout la version trois. Mais il paraît que la quatrième édition s'en vient...

La scientifique en chef termina son évaluation. Elle communiqua ses principales conclusions à Kirk.

- Sci. Fisher : Capitaine... Je crois que si le vaisseau ennemi est si difficile à atteindre, c'est parce qu'il est équipé d'un...

Sans trop vouloir créer d’effet, mais cela tombait quand même assez bien pour créer une ambiance dramatique, Fisher fit une pause théâtrale et silencieuse de style «attaque panique avec agoraphobie (présence d'une composante paranoïde)» avant de continuer.

- Sci. Fisher : … d’un aléatoriseur de matrices variances-covariances !

Il ne manquait plus qu’une petite musique sombre d’action, et le tout aurait été parfait.

La scientifique paniqua. Les autres, même (surtout) le capitaine, les regardèrent comme s'ils et elles ne comprenaient rien (en fait, c'était le cas).

- Cap. Kirk : Hein ? Qu'est-ce donc ?
- Sci. Fisher : En termes simples, disons que chacune de nos attaques peut être représentée dans un plan multivarié comme étant le produit de plusieurs points ayant chacun ses propres coordonnées linéaires ou, si vous préférez, multilinéaires. L'aléatorisateur de matrices variances-covariances altère la coordonnée Y de nos projectiles avec un coefficient déterminé au hasard, ce qui rend la prédiction de cette coordonnée très difficile.

Le capitaine Kirk ne saisissait toujours absolument rien.

- Cap. Kirk : Ah, euh, ok…
- Tac. Pearson : Ah ! Cela veut dire que nos attaques sont déviées. Capitaine, puis-je tenter une attaque multilatérale, dans ce cas ?
- Cap. Kirk : Dites… est-ce que je suis le seul à ne pas comprendre ?

Il regarda autour de lui, tout le monde acquiesça, et il sembla définitivement troublé. Kirk prit les choses avec philosophie.

- Cap. Kirk : Bon, alors, puisque un bon capitaine doit savoir déléguer... Pearson, faites donc cela.

L’officier tactique s’exécuta; la frappe réussit, mais sa faible puissance n’impressionna pas les officier-ère-s du vaisseau ennemi. En revanche, la MANOVA riposta à plusieurs reprises avec violence, faisant mouche à chaque fois.

Kirk, sans toutefois montrer de signes d’agitation psychomotrice, angoissait. Il craignait toujours la supériorité technique présumée de la MANOVA et, comme pour confirmer cette croyance, l’adversaire dominait l’engagement. Kirk alla s’enquérir du plan de bataille de son officier tactique.

- Cap. Kirk : Pearson, savez-vous ce que vous faites ? Je ne suis pas particulièrement en mesure de critiquer, mais... Notre stratégie de combat est jusqu'à présent incohérente, je dirais peut-être même psychotique. Au fait, avez-vous pris votre médication aujourd'hui ?

Pearson, tout sourire, leva sa boîte de pilules bien haut.

- Tac. Pearson : Oui, capitaine ! Mais ce n'est pas de ma faute !! La proportion de tirs ennemis qui portent est très élevée !

Fisher savait pourquoi; elle connaissait les exploits passés du malfaiteur en matière de bagarres stellaires.

- Sci. Ficher : Bien, il fallait s'y attendre : c'est le taux de Khen-Dall.

En fait, elle voulait plutôt dire le tau de Kendall. Comme pour lui donner raison, un coup de canon terrible atteint le vaisseau. Ils-elles perdirent encore l'équilibre. Même le capitaine Kirk, qui en avait pourtant vu d’autres, s’en trouva impressionné.

- Cap. Kirk : Ouff, c'était violent cela...

La secousse ressentie par les officier-ère-s reflétait la puissance de la MANOVA ainsi que l’habileté tactique de ses occupant-e-s. L’impact, se disait l’ingénieure Mann-Whitney, aurait certainement des conséquences (négatives) sur le fonctionnement de l’ANOVA.

- Ops. Howell : Capitaine ! La variance erreur de notre vaisseau augmente !

Les officier-ère-s s’arrêtèrent net alors qu’ils et elles entendirent un craquement affreux dans la structure de l’ANOVA



Épisode VII


La dernière attaque de Khen-Dall donna un coup dur aux systèmes de l’ANOVA. L’officier tactique Pearson lut rapidement les données fournies par les senseurs internes. Un témoin lumineux de moins que d’habitude éclairait sa console. Pearson en fit immédiatement rapport aux autres.

- Tac. Pearson : Nous venons de perdre les fonctions exécutives du vaisseau.

Il s’agissait ni plus ni moins des opérations supérieures de l’ordinateur central de l’ANOVA.

- Cap. Kirk : Uh-ho.

Les officier-ère-s du poste de commandement, sauf Fisher, entrèrent dans un état d’intense agitation. Désordonné-e-s au possible, ils et elles perdirent le contrôle. Pour des raisons inconnues, une musique country au rythme rapide, avec un solo de banjo endiablé, jouait maintenant dans le poste de commandement.

- Sci. Fisher : Mais d’où vient cette musique ?

Cette question aida l’ingénieure Mann-Whitney à se concentrer et, donc, à revenir à ses esprits.

- Ing. Mann-Whitney : C’est vraisemblablement un effet secondaire de la dysfonction dont l’ordinateur central souffre.

Les autres reprirent aussi progressivement leurs moyens alors que l’ANOVA encaissait deux ou trois attaques légères sans riposte.

Howell n’avait pas encore toute sa tête lorsqu’elle communiqua aux autres un message d’erreur critique qui apparut soudainement sur sa console.

- Ops. Howell : Aaaaaaaaaaaaaah ! La variance erreur de l'ANOVA augmente encore ! Notre rapport F ne sera plus significativement différent de zéro ! Nous allons tous-tes mourir !

Les officier-ère-s vécurent un autre épisode de peur collective, sauf Fisher et Kirk.

- Cap. Kirk : C'est quoi, cela, le rapport F ?

La question ramena à nouveau l’ingénieure du vaisseau à se concentrer sur sa tâche, qui s’alourdissait de seconde en seconde avec la désagrégation de la structure du vaisseau.

- Ing. Mann-Whitney : Un indicateur de notre signification (coefficient d'existence) en tant qu'ANOVA.

Le capitaine Kirk paniqua.

- Cap. Kirk : Aaaaaaaaaah !

Fisher l’exhorta à donner l’exemple en sortant de sous son siège de commandant.

- Sci. Fisher : Du calme, capitaine.

Il reprit instantanément de l’assurance en puisant dans sa réserve d’héroïsmeTM.

- Cap. Kirk : Ah oui, c'est vrai.

L’officière aux opérations, qui ne pouvait profiter d’un tel artifice, ne s’en remettait définitivement pas.

- Ops. Howell : Nous allons tous-tes mourir !

Le capitaine se devait d’intervenir pour sortir son équipage de cette périlleuse situation. Pour commencer, Kirk feignit de ne pas connaître la peur, à la manière du complice du prévenu qui dit inévitablement à la police (en fait, au gendarme, à cause de la formulation) «sans blague, les mecs, je ne le connais pas, ce type». Il prit son air assuré, légèrement arrogant, de professeur d'université et commença à faire les cent pas en parlant de son plan et de sa vision du reste du combat. Il lança alors une élégante réfutation des propos précipités, peu fiables de Howell.

- Cap. Kirk : En fait, non. Je crois qu'en changeant notre plan d'expérience, euh... bien, en fait, notre plan d'attaque, pour un devis intra-sujet, il serait possible d’isoler la variance erreur et d'en récupérer une partie.

Fisher souleva ce qu’elle croyait être une limite dans le plan d’attaque, nouvelle version, de son commandant.

- Sci. Fisher : Mais, capitaine, nous commençons à sévèrement accumuler l'erreur alpha, et...

Les préoccupations méthodologiques orthodoxes de Fisher dépassaient l’esprit (relativement) pragmatique de Kirk.

- Cap. Kirk : Et... ?
- Sci. Fisher : Bien, on est rendus pas mal haut, là, c'est dangereux pour l'ANOVA.

Pearson intervint en faveur de la position de Fisher dans le débat.

- Tac. Pearson : La communauté intergalactique ne sera pas contente, souvenez-vous de la fois du p = .06...

Kirk se souvenait de cette sombre histoire – un véritable scandale à la Corporation – qu’il oublierait immédiatement s’il le pouvait. À la réminiscence de cette tache à son dossier qui lui avait valu une radiation temporaire de son poste de capitaine, une profonde lassitude l’envahit. Il maudit sans conviction les normes rigides de l’institution scientifique.

- Cap. Kirk : Ah, les conventions...

Howell comprit convention de façon erronée, au sens de «congrès» plutôt que de «norme arbitraire consensuelle». Elle partagea le découragement de Kirk pour les mauvaises raisons, le mot «convention» évoquant en elle des jeunes fanatiques de science-fiction un peu excessifs (des «geeks», en fait).

L'ingénieure rejoignit Kirk, Fisher et Pearson, qui argumentaient toujours.

- Ing. Mann-Whitney : Kirk, savez-vous ce que cela implique ? Il faudra reconfigurer le vaisseau, et il y a un sévère coût d'alternance de tâche à cela !

Personne ne comprit quoi que ce soit – et comment. L’officier en charge se contenta d’écarter sa remarque du revers de la main.

- Cap. Kirk : Ah vous, l'ingénierie cognitive... les facteurs numériques, là, on le sait bien... au lieu de nous donner un cours, allez donc patcher les fonctions exécutives avec du «duct tape» et de la broche; on se reverra après.

Alors que ses propos dérogatoires, tactique dite du je-suis-le-professeur-je-suis-plus-grand-que-toi-alors-j’ai-raisonTM, fonctionnaient bien en situation habituelle face à des subalternes, elle passait moins bien en présence d’une de ses pairs. L'ingénieure était légèrement fâchée; en fait, elle était furieuse, à quelques millimètres psychologiques de décompenser de colère.

L’officière scientifique doutait toujours.

- Sci. Fisher : Capitaine, pour en revenir à l'erreur alpha...

L’officier en charge haussa le ton.

- Cap. Kirk : On s'en fout ! On change le plan, on augmente l'erreur alpha, le vaisseau devrait tenir, pas vrai, Pearson ?

Pearson ressemblait davantage à un faux connaisseur qu’à un véritable mécanicien ou à un ingénieur mais, ainsi interpellé par la connivence et la solidarité avec l’officier supérieur, il appuya son chef de manière automatique.

- Tac. Pearson : Écoute, là, je sais de quoi je parle, c'est fait solide la mécanique de chez nous.
- Cap. Kirk : Oui ! Puis, on dira à la communauté galactique que c'est «marginally significant» (proche du seuil de signification), je ne sais pas, supposons, je pense qu'on peut monter cela jusqu'à p = .10. Pendant ce temps-là, nous, on augmente la puissance, on s'en sort, et tout est OK. On a juste à le dire, puis tout est correct, non ?

Optimiste, le capitaine faisait référence à l’attitude de très noble transparence qui sied aux psychologues-chercheurs intègres de la Corporation. En principe, Kirk avait raison; dans les faits, les décisions disciplinaires du tribunal de la Corporation s’avéraient sensiblement moins généreuses. Bien qu’une faute avouée est à moitié pardonnée, il reste qu’il faut toujours composer avec l’autre moitié qui, elle, n’est pas pardonnée. Alors que Kirk regardait surtout la moitié qui ne posait pas problème, Howell voyait plutôt celle qui risquait de les faire condamner collectivement pour entorse à la déontologie.

- Ops. Howell : Mais, si on a des problèmes...
- Cap. Kirk : Euh, je ne sais pas... on règlera cela avec des tests a priori.

Seuls les officier-ère-s les plus rusés en matière statistique connaissaient cette stratégie extraordinairement efficace. Elle reposait sur une interprétation assez libérale d’une zone grise présente dans les Méthodes.

- Ops. Howell : Ah ! Bien sûr. Le bon vieux coup des tests a priori, «ah ah, mais j'avais PRÉVU de... yeah right !». Très bonne idée, capitaine !

- Cap. Kirk : Eh voilà !

Le capitaine Kirk prit une pose confiante précédée de quelques gestes enthousiastes des mains. Souriant, il donnerait incessamment l’ordre d’exécuter son plan – d’ici quelques secondes – mais souhaitait quand même profiter un peu de ce moment de totale suprématie de sa position sur le doute des deux officières (Fisher et l’autre, là, Mann-Whitney).



Épisode VIII


Le plan d’attaque de Kirk ne faisait pas l’unanimité. Devant l’assurance de son capitaine, que Mann-Whitney jugeait largement disproportionnée par rapport à la qualité de son travail bâclé au point de susciter l’indignation des bonnes gens, elle disjoncta.

- Ing. Mann-Whitney : Capitaine ! Là j'en ai assez, cela va faire ! Je ne peux plus supporter que vous donniez des ordres qui vont nous mener à notre perte ! Je conteste cet ordre !

L’officière scientifique Fisher ne savait pas trop de quel côté pencher. Ambivalente, elle posa un geste de la main qui suivait son état psychologique.

- Sci. Fisher : Je pense que c'est vrai, mais votre affirmation manque de soutien empirique (pour le moment).

L’officier en charge affichait un calme désarmant devant l’adversité alors que ses officier-ère-s doutaient de lui et que son vaisseau tombait en ruines, encore et encore frappé sans riposte par les armes de la MANOVA.

- Cap. Kirk : Je pense que vous avez un problème avec l'autorité et, de toute manière, risques ou pas, nous allons mourir si nous ne tentons rien.

- Ing. Mann-Whitney : Arrêtez de me psychologiser !

S’ensuivit alors une scène antagoniste classique, avec les deux personnes impliquées qui se font face sans parler ni bouger, tandis que les choses ne s'amélioraient définitivement pas pour l'ANOVA, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. L’officier en charge brisa le silence.

- Cap. Kirk : C'est vous, Mann-Whitney, qui déplacez vos angoisses sur moi.

L'ingénieure le prit par le collet, et cela faisait un peu, pas mal bizarre parce qu'elle est moins grande que lui. Kirk commenta à nouveau.

- Cap. Kirk : Vous voyez ? Maintenant, vous faites de la conversion !
- Ing. Mann-Whitney : Arrêtez de rationaliser !

Avant qu'il n'arrive quelque chose de relativement grave entre les deux officier-ère-s, un coup de laser plus violent que les autres frappa le vaisseau; ils et elles tombèrent à nouveau par terre.

- Ops. Howell : Cohérence interne, .48. Fonctions motrices atteintes !!

Un circuit mécanique important venait d’être bousillé. La puissance de la génératrice ne se rendait plus aux moteurs, ce qui provoqua bientôt l’immobilisation de l’ANOVA.

Étrangement, le capitaine Kirk et l’ingénieure Mann-Whitney se trouvaient encore debout, en position antagoniste, n’étant pas tombé-e-s. En repensant à la situation, Fisher réalisa que la raison de leur «non chute» venait du fait qu’il se tenait après elle, et inversement. Ses cognitions évoluèrent rapidement, passant de la banalité à la gravité (physique – pourquoi sont-il-elle encore debout ?), et finalement à la gravité (de la situation). La situation exigeait un acte radical pour ramener les gens à la réalité. Contrairement à son habitude et à tous ses principes de rigueur morale, mais jugeant que la situation l’exigeait néanmoins (c’est dire si les choses risquaient de provoquer une situation désespérée), Fisher prit Mann-Whitney par les sentiments.

- Sci. Fisher : Whitney, je suis convaincu que vous pouvez encore – comme vous l’avez toujours fait jusqu’à maintenant – rafistoler la mécanique et récupérer un peu de puissance pour remettre les moteurs en état. Faites un effort... ou nous y restons tous-tes !

Fisher, en appelant l’ingénieure par «son petit nom», dédramatisait la situation.

- Ing. Mann-Whitney : Howell a raison. D'ailleurs, les moteurs ont été fabriqués par une compagnie où mon grand-père était un des associé-e-s. C'était avec un type nommé Pratt…

L’officière scientifique s’en souvenait.

- Sci. Fisher : Ah oui : Pratt & WhitneyTM.

Khen-Dall profita de la paralysie de l’ANOVA pour effectuer une nouvelle attaque, fort rude.

- Ops. Howell : Cohérence interne, .40.

Soudainement plus dedans, Mann-Whitney quitta le poste de commandement pour aller directement dans la salle des machines régler les problèmes. Le capitaine félicita l’intervention de son officière scientifique.

- Cap. Kirk : Fisher, vous avez bien récupéré la situation. C'était très empathique de votre part. Avez-vous déjà pensé à faire de la clinique ?

- Sci. Fisher : Merci, capitaine. Mais en tout cas, la corrélation entre vous deux ne doit plus dépasser .30 maintenant; du moins, c'est improbable.

Kirk donna un petit geste de reconnaissance complice à Fisher en posant ses mains sur ses épaules.

- Cap. Kirk : Je retire ce que j'ai dit; vous êtes fort bien en recherche.

Pendant ce temps, la structure de l’ANOVA prenait des allures de catastrophe ambulante.

- Tac. Pearson : Je vais préparer un appel à l'aide. Howell, pourriez-vous enclencher l'enregistrement ?

Elle appuya sur quelques boutons.

- Ops. Howell : C'est prêt.
- Tac. Pearson : Merci, Howell.

Il s’adressa au commandement de la Corporation à travers l’unité de communication.

- Tac. Pearson : «Houston, we have a problem...».
- Cap. Kirk : Houston ?!
- Tac. Pearson : Bien, ils-elles disent tout le temps ça...

Kirk, en proie à un léger découragement, ressentait un besoin irrépressible de commenter les propos de son tacticien. Avant qu’il ne puisse le faire, l'ANOVA reçut un appel. Les officier-ère-s présent-e-s dans le poste de commandement pensaient qu’il s’agissait du commandement de la Corporation qui répondait à leur signal de détresse.

- Cap. Kirk : Howell ! Qui est-ce ?
- Ops. Howell : C’est Khen-Dall, capitaine. Il souhaite négocier les termes de notre reddition. Dois-je l’afficher à l’écran de bord ?

Le capitaine Kirk aurait, en temps normal, répondu par l’affirmative. Sur le point de parler, il se retint; l’officier en charge de l’ANOVA venait en effet d’avoir une brillante idée. Il regarda en-dehors du vaisseau et examina la porte transdimensionnelle avec un lueur d'espoir dans le regard.

- Cap. Kirk : Attendez un instant.

Il s’adressa alors à l’ingénieure en chef.

- Cap. Kirk : Mann-Whitney… où en êtes-vous ?

Dans la salle des machines, l’ingénieure Mann-Whitney continuait à rapiécer les machines. Elle réussit héroïquement, devant un arrière-plan cauchemardesque, des mécanicien-ne-s et des ingénieur-e-s qui paniquent, des trucs qui sautent et des blessé-e-s partout, à rétablir le pont entre la génératrice et les moteurs.

- Ing. Mann-Whitney : Cela devrait tenir !

Le capitaine la remercia.

- Ops. Howell : Capitaine, Khen-Dall vient de nous lancer un ultimatum. Qu’est-ce que je fais ?

Kirk prit une pose dramatique. Penché vers l’avant, il se tenait le menton et son sourire enjoué révéla des intentions autres que de se rendre.

- Cap. Kirk : Howell, lancez l’ANOVA directement dans la porte transdimensionnelle !

L’officière aux opérations obéit, sous le regard anxieux de Fisher, tandis que Pearson assistait à la scène avec consternation.

C’est ainsi que l’ANOVA s’engouffra vers l’inconnu… et le secteur tout entier retentit (symboliquement) du cri de désespoir de Khen-Dall, pour qui les fruits de la victoire, goûtés prématurément, prenaient une amertume atroce alors que le dernier mot, le triomphe ultime contre son ancien rival lui glissait entre les mains…







Retour à la page principale de starscrap.org